C’est à l’occasion d’une exposition sur Armand Gatti à Avignon il y a deux ans, que Sabrina Rouillé, directrice de la communication du Théâtre, a eu envie de célébrer les 50 ans de la venue de celui-ci à Saint-Nazaire de septembre 1976 à février 1977.

Invité en résidence à la MJEP (Maison des Jeunes et de l’Education Permanente), il participera à l’expérience du «Canard Sauvage» et laissera une cinquantaine de créations (musique, théâtre, affiches…) tout au long de ses 6 à 7 mois de présence dans la ville.
Patrice Bulting, jeune animateur d’une vingtaine d’années à la MJEP, avant d’en devenir directeur puis directeur des «temps forts culturels» de la ville dans les années 90 et directeur du festival «Les Escales», faisait partie de ce que l’on appelait «la tribu de Gatti».
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Retour sur cette expérience du milieu des années 70 avec Patrice Bulting.
«L’expérience Gatti a marqué la ville profondément, et de bonne manière, mais aussi avec des difficultés réelles, parce que Gatti c’était à la fois un météore, une déflagration sur la ville.
C’était un poète avant tout, un journaliste hors pair qui a obtenu le prix Albert Londres, un dramaturge, un cinéaste, vraiment une grande figure qui faisait référence dans la culture française, notamment avec sa pièce «La passion du Général Franco» qui avait été interdite par Malraux, c’était quelqu’un de très engagé.
Ce qui intéressait Gatti, dans un travail d’écriture, c’était le langage de tout le monde, la création collective.»
Gilles Durupt, directeur de la MJEP à l’époque, l’avait approché et lui avait dit qu’il aurait carte blanche s’il venait à Saint-Nazaire.
«Il arrive à Saint-Nazaire avec une fable, qui est la fable du «canard sauvage», qui vient de Sibérie, et Gatti la rattache à Boukovski, à la dissidence soviétique.»
Armand Gatti précise alors qu’il n’y a pas de lien entre Saint-Nazaire et Vladimir Boukovski, écrivain russe emprisonné pendant 12 ans dans un hôpital psychiatrique, mais qu’ils vont en créer un.
Il pose alors un questionnement, un défi, qui est de dire «une ville ouvrière peut-elle se donner la possibilité de changer le sens de l’histoire?» et à partir de là, la page peut commencer à s’écrire.
«Armand Gatti a un charisme absolument incroyable. Partout où il va, dans les entreprises, les quartiers, les collèges, les lycées, il développe un langage poétique qui est une invitation à participer.
Il demande «quelle est votre réalité, votre emprisonnement et quelle est votre utopie?», ça déclenche beaucoup d’envies, il est un révélateur sur la ville. Il révèle alors des gens qui marchent dans l’aventure, ça va des syndicalistes, aux libertaires, des collectifs et des individus. Ca accroche dans la paysannerie, dans le monde de l’entreprise, et il en sort cinquante créations.»
Autant de regards sur la réalité culturelle, sociale, et l’espoir par la poésie, le théâtre, la musique et la création d’affiches.
«Il y a une adhésion très forte d’une part mais aussi un scepticisme, un rejet. On est en 1976, c’est le programme commun, le Parti Communiste est assez fort à Saint-Nazaire, comme la CGT, et des voix s’élèvent demandant s’il ne s’agit pas d’antisoviétisme, d’anti communisme.»
Des débats houleux, puissants et parfois violents animent la ville où se trouve un vivier extrêmement dense se sympathisant de gauche et d’extreme gauche.
Le PC s’oppose à la venue d’Armand Gatti, et bloque les entrées de la MJEP. Les acteurs complices au début deviennent sceptiques ou hostiles mais l’inverse se produit aussi.
«La MJEP devient un chaudron, et ça va assez loin, un canard sauvage géant érigé devant est brûlé, il y a des menaces de mort contre Gatti.
J’avais fait un texte «ne lui coupez pas les ailes», parce que le canard sauvage c’était quand même la liberté d’expression, c’était important, et ça a été sur la ville, très puissant et fondateur au niveau culturel.
D’une part par la réflexion politique que ça a provoqué, par rapport à l’époque, et il y avait des contrepoids par exemple Georges Marchais qui réhabilite Gatti en plein pendant l’expérience nazairienne.»
Les retombées sont nationales, des journalistes parisiens sont là, et le dissident soviétique Léonid Pliouchtch, lui aussi interné en hôpital psychiatrique, vient à Saint-Nazaire démontrer comment l’oppression se fait par la psychiatrie.
«A un moment, Boukovski qui était au centre du truc, est libéré par Moscou et échangé contre Luis Corvalan le chilien. Ça a un retentissement mondial et son premier déplacement est pour Saint-Nazaire.
Cette aventure aura créé des liens indéfectibles entre les personnes qui y ont participé, parce qu’elle est forte, puissante, elle entraine. Elle aura créé aussi un certain nombre d’inimitiés.»
Patrice Bulting souligne aussi le courage des élus de l’époque. «C’était un choix culturel fait par Etienne Caux, le maire de l’époque, courant SFIO avec une équipe d’union de la gauche.»
Malgré les remous et les contestations dans son équipe, le maire dit «on y va, on continue, on tient le coup» protégeant ainsi le déroulement de l’expérience Gatti jusqu’à son terme.
«A cette époque, il y a un tournant politique qui s’opère en France, et il y a quelque chose d’essentiel qui se passe à Saint-Nazaire» conclut Patrice Bulting.
